Rencontre à travers l’icône de Saint François et du Sultan

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En juin-juillet 2021 s’est tenu dans plusieurs villes de Bosnie-Herzégovine, un cycle de conférences et de tables rondes orientées vers la Rencontre entre Musulmans et Chrétiens. La principale personne en charge de cet évènement, le père franciscain, Ivan Nujić, a contacté le frère Stéphane, notre iconographe, afin de lui demander l’autorisation d’utiliser l’icône de saint François rencontrant le Sultan, comme support de méditation et de communication.

Avec ces échanges de mails, des liens réellement fraternels se sont constitués et le père Ivan a alors demandé au frère Stéphane, de rédiger un texte expliquant ce qu’il vivait émotionnellement lors de l’écriture de l’icône, tout en partageant la vision œcuménique qu’offre le monastère. L’idée étant d’enrichir une collection de travaux issue de différents auteurs tant chrétiens que musulmans et de les réunir en un livre qui aura pour titre : « Le drame de l’hospitalité » (en croate : Drama gostoprimstva).

Ci-dessous, le texte de frère Stéphane envoyé au père Ivan :

François et le Sultan

D’aussi loin que je me souvienne, comme beaucoup de jeunes en notre société, j’ai longtemps cherché à trouver ma place.
Enfant, je me vivais comme spectateur dans un monde où je n’avais aucune importance, comme si j’étais né avec un poids que j’avais du mal à définir. Je reconnus plus tard ce handicap comme étant, entre-autre, le fruit d’une histoire familiale mal vécue.

A l’aube de l’an 2000, cherchant un sens à mon existence, je touchai en profondeur l’isolement dans lequel je m’étais enfermé et la difficulté que j’avais avec l’Autre.
J’étais désespéré, mais je compris alors que les limites que j’instituais entre moi-même et les autres pouvaient s’estomper, voire disparaître, et qu’il me fallait apprendre à aimer pour aller vers l’Un, et ce, à commencer par aimer ma propre Compagne.

Alors, du plus profond de moi-même, je fis la prière d’être aidé et de rencontrer un être qui connaisse ce chemin, que Jésus n’a de cesse de montrer, et qui me permette, par l’Exemple, de le suivre.

Quelques mois plus tard, en suivant ma Compagne et grâce à elle, je rencontrai un moine séculier, nommé frère Abel. Par Son regard, je compris que j’étais vu dans toutes mes dimensions, et qu’il pouvait lire en moi, comme dans un livre ouvert.
Autour de lui s’était constitué un groupe de personnes, dont la plupart venaient de métiers en rapport avec le soin.
Depuis tout petit, frère Abel avait économisé, pour ses futurs «enfants», et acheté un terrain avec trois bâtiments, afin de continuer le travail d’éducation qu’il entreprenait depuis toujours, visant à sortir chacun de ses enfermements, et d’enseigner à être heureux, par contagion.
Petit à petit, avec les efforts et la ferveur de chacun, fort de la Foi des anciens bâtisseurs de cathédrales, ce lieu est devenu un monastère, recevant des croyants provenant de toutes religions, ainsi que des athées, et ayant comme modèles, les Thérapeutes d’Alexandrie.

Dans la difficulté de la vie en Communauté, et ce, même pour une courte durée, les tensions et les émotions se lèvent inévitablement, et l’on se retrouve, pour la plupart d’entre nous, face à notre barbarie, nos manques, et nos blessures.
Je crois qu’un monastère est un outil qui met en lumière ce qui nous enferme et nous sépare les uns des autres, mais aussi, ce qui nous rapproche de cette possibilité, presque en sommeil, de vivre en une «Terre habitée» où chacun a sa place.
Je crois que la douleur est inévitable, elle est le lot commun de l’humanité qui s’en arrange plus ou moins consciemment, au détriment de notre réelle Nature, divine et éternelle. Cela nécessite un vrai travail d’éducation où l’individu se révèle à lui-même, afin que le Seigneur vive en nous.

Au monastère, la remise en question des «malades» et «apprentis-sages» que nous sommes, se fait souvent en assemblée; et lorsque l’un ou l’une d’entre nous est «chapitré(e)», c’est en toute justesse, rigueur et tendresse. Cela requiert un équilibre thérapeutique, que pour l’instant frère Abel est seul capable d’incarner en ce lieu, dans sa dimension la plus complexe.
Aussi, la plupart du temps, ce que traverse l’un, est perçu comme un écho à notre propre histoire. Pour la personne dont les actes sont mis ainsi en lumière, ce n’est pas simple à vivre : l’égo en prend plein la figure, mais petit à petit ses réclamations d’enfant mal aimé perdent de leur puissance, il n’est plus seul sur ce chemin qui, peu à peu, laisse entrevoir la préciosité de l’Autre.

Après quelques années passées à me donner sur le lieu, frère Abel me proposa, en tant que chemin particulier, la voie de l’iconographie. J’étais encore à l’époque assez méprisant à l’égard du phénomène religieux, et l’image que j’avais des icônes m’était austère et pour ainsi dire, cela ne m’évoquait rien de «rock’n’roll».
Pourtant, je sus à ce moment, que ce que j’avais vécu auparavant (autant mes échecs que mes réussites), était comme une préparation à ce devenir, et je reçus cette proposition comme une pluie d’étoiles. Ainsi préparé, je me formai à la technique iconographique, et rencontrai des personnes par ce biais, de tous horizons, et de toutes confessions.

Pour que je puisse rencontrer davantage le Seigneur, frère Abel m’accompagna en Terre Sainte, en un monastère Melkite, afin que je travaille l’icône et l’humilité. C’est à Nazareth que nos pas se posèrent, en une Communauté Orthodoxe de sœurs, éclairée par la Présence de la Mère supérieure. J’ai retrouvé ces amies religieuses chaque année pendant un mois au moins, ce durant 12 ans, par obéissance.

L’idée d’habiller les cœurs du Sultan et de François me fut soufflée là bas. J’étais à l’époque assez angoissé par l’avenir, et suivre ce «chemin de l’iconographe» me mettait fort mal à l’aise. Même en ce lieu de prière, j’étais perturbé par des pensées sur la misère, et par ma responsabilité parentale. Cette vision des deux cœurs habités dissipait mes sombres pensées, en me soulageant d’un poids.

Depuis longtemps, je souhaitais écrire cette rencontre de François et du Sultan. Elle est pour moi, dans l’histoire, un exemple d’humanité, où malgré la terreur environnante, des hommes choisissent un chemin de Paix.
Par cette image, je voulais également insister, sur la façon dont tous deux vivent leur foi en l’Un, l’Unique, Alef/Alif. Si nous regardons extérieurement les choses, tout semble séparer Musulmans, Juifs et Chrétiens, mais profondément ils vivent la même ferveur, où l’Autre doit être important. De la difficulté de Rencontre, naît la tristesse, qui engendre la colère, puis l’inimitié.

Jamais François n’a voulu convertir et amener à ses valeurs le Sultan, comme cela est bien souvent rapporté. Cela ne colle pas, car, pour lui, Jésus n’est pas une idole. François est son serviteur, mais ne se cache pas derrière Lui comme le ferait un représentant de commerce. Il est un éducateur, qui sait s’oublier, afin que les fleurs, qui se trouvent devant lui, s’ouvrent d’elles-mêmes au soleil, du fait de la Lumière qu’il porte et qui n’est pas de lui.
De son côté, Malik Al-Kâmil voit son pays assiégé par des hommes en armes qui ne sont pas, eux non plus, venus faire du catéchisme. C’est la guerre !
Cependant l’armée musulmane n’est pas hostile à la présence de François et l’escorte auprès du Sultan. De tout temps, les Musulmans ont considéré que les «fous», les «jaïr la tête» sont, peut-être, des envoyés d’Allah.

Le Sultan, fidèle à sa tradition d’accueil et de respect, et imprégné de Dieu, voit que François est un Saint et non un fou. Il l’accueille et le reconnaît comme un frère, nourri à la même Source.

Une fois l’icône achevée, je reçus un appel de ma propre sœur qui fut un peu difficile, car la relation que j’avais avec elle était compliquée, peut-être à cause de mes choix mal compris, par elle comme par moi.

L’icône alors, peu à peu, m’a montré un chemin possible vers l’Un : je commence maintenant à toucher cet idéal relationnel où l’on n’attend rien de l’Autre, et où tout est parfait !

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